RÉSULTATS DU MINI-SONDAGE – SÉANCE DE SIGNATURE – LIBRAIRIE CARCAJOU DE LAVAL – SAMEDI 13 MARS 2010 de 12 hres à 16 hres pm
Premièrement, les résultats d’un mini-sondage informel et anonyme que
j’ai fait et qui consistait à répondre seulement par OUI ou par NON en cochant la case appropriée pour répondre à trois questions :
1- Connaissez-vous dans votre entourage une personne qui a été abusée sexuellement par un membre de sa famille durant son enfance? (cela peut être vous-même)
OUI : 6 NON :
4
2- Croyez-vous qu’il est possible d’avoir complètement oublié de tels abus pour ne s’en rappeler que des dizaines d’années plus tard à l’âge
adulte?
OUI : 4 NON : 6
3- A votre avis, est-ce qu’en général on parle assez de l’inceste (journaux, télévision, livres, etc.)?
OUI : 2 NON : 8
Dix (10) personnes ont répondu au sondage.
Hommes ou femmes tous âgés de 50 ans et plus (les adultes plus jeunes étaient souvent accompagnés d’enfants; ils ne s’arrêtaient pas et je ne les interpellais pas non plus pour leur parler de ce sujet); j’aurais voulu en avoir plus. Au début, je sollicitais les gens qui passaient dans le corridor devant moi. Mais j’ai vite cessé quand certaines réponses me sont restées prises dans le gosier. J’étais assise à une table à l’avant de la librairie. Sur la table, une pancarte avec la page couverture de mon livre et une étiquette qui indiquait : « Séance de signature Samedi le 13 mars 2010. Venez rencontrer l’auteure à partir de 12 hres. » La séance avait été annoncée sur le site internet des librairies Carcajou mais c’est tout. Aussi sur la table, une boite de carton que j’ai confectionnée pour l’occasion sur laquelle on peut lire en grosses lettres, Mini-Sondage et dessous, Merci!! Et puis une fente pour glisser la feuille pliée comme dans les bureaux de vote.
En plus de répondre au sondage par écrit, certaines personnes ont rajouté verbalement ces commentaires :
A la question no. 2, deux personnes m’ont dit de façon catégorique et je cite : « Cela ne s’oublie pas ces choses-là! » Ce n’était pas la première fois que j’entendais cet énoncé.
A la question no. 3, plusieurs ont précisé qu’on en parle plus qu’avant, surtout en faisant de la prévention dans les écoles, mais que ce n’est pas encore assez. A la même question, une des deux personnes qui était d’avis qu’on en parlait assez a aussi rajouté : « On en parle même trop! »
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Les mots ou attitudes qui blessent, les gestes ou paroles qui réconfortent….
Le tout début fut difficile. Assise à ma table, seule, des gens passaient dans le corridor sans me regarder. Je comprenais. Quand on travaille et qu’on n’a que les week-ends pour faire les courses, alors on y va au pas de course justement! Tout juste derrière moi, deux couples d’amis, quarantaine environ, qui se sont rencontrés par hasard dans la librairie, parlent de leurs négociations d’achat de maison en cours. J’ai hâte qu’ils partent. Je ne supporte pas. J’essaie de me raisonner. Ils ont leur vie. Ils parlent de ce qui les anime. Ce n’est pas parce que j’expose juste à côté d’eux l’histoire d’horreur de ma vie que cela doit les empêcher eux de vivre. Mais je me sens à nouveau comme si je n’existais pas, comme si j’étais invisible. Sensation connue, que par trop connue dans ma vie. Sensation paniquante. Alors je sors ma bouée de sauvetage : le livre « Vols, viols, violences et vérités » qu’une amie, Valérie, rencontrée sur Facebook a écrit. Je pense aussi à mes amis sur Facebook, autres victimes ou militants, professionnels qui m’ont encouragée avant de partir pour cette séance de signature. Je me raccroche à cette idée, que je ne suis pas seule. Et que même si je suis seule, j’EXISTE AVEC ma terrible réalité. Même si personne autour de moi ne la voit, moi SI. Et ce n’est pas parce que personne ne me voit, parce que personne ne connaît mon drame que je n’existe pas. Ce besoin de sentir mon existence CONFIRMÉE par les autres qui me revient à nouveau. Oh, là que je me dis! On se calme. Je ne vais pas mourir parce qu’on ne porte pas attention à mon drame, au drame de ma vie! Alors je finis par me calmer. L’espace d’un instant j’ai ressenti ce qui a fait que je n’ai pas eu de vie sociale ou presque pendant 4 années. Je ne supportais pas d’entendre les autres parler de leur petit train train de vie alors que j’étais en pleine crise perpétuelle et ne pouvait pas en parler et encore moins le hurler! Au moment où ces mêmes gens qui parlaient très fort de leurs belles maisons sortent de la librairie et passent tout près de moi, j’essaie de leur parler mais ils me font tout de suite signe que non et s’en vont…
Je Resspiiire. Un de perdu, dix de retrouvés comme on dit. Je commence à essayer d’interpeller les gens qui passent dans le corridor. Avec ma voix qui est encore rauque (même si c’est mieux, cela va faire 8 semaines maintenant que cela dure), c’est un peu difficile. On me fait signe qu’on a pas le temps et je comprends très bien. Jusqu’à ce qu’une dame âgée probablement septuagénaire s’arrête et me dise tout bonnement et de façon un peu agressive : « Non, je ne réponds pas à ce sondage. Parce que l’inceste, cela existe depuis que le monde est monde! La preuve, regardez Adam et Eve. Comment leurs enfants ont-ils fait pour que la race humaine existe? Il fallait bien sinon…Avez-vous une autre explication? ». Elle a continué son chemin sans attendre ma réponse car en fait, de toutes manières, je n’aurais pas répondu à cela. J’étais bouche bée! Ouf!
A partir de ce moment qui était le point culminant de d’autres refus de répondre au sondage, que je positionnais pour aider les victimes d’inceste, j’ai arrêté de solliciter. Et me suis replongée le nez dans mon livre. Je ne faisais qu’établir un contact visuel avec les gens qui passaient et là cela a changé. J’ai lâché prise. Peu importe que je ne vende pas de livre et que j’entende dans ma tête à nouveau ma famille jubiler, que je me suis dit. ET aussi, si les gens ont vraiment à cœur cette cause, ils vont s’arrêter, ils vont prendre le temps et ils vont venir à moi.
Ce qui s’est passé par la suite. De beaux échanges et quatre ventes, ce qui, paraît-il est bien étant donné que c’est la moyenne pour des sujets moins délicats et en des après-midis plus achalandés (il faisait très beau dehors et dans ces moments-là, les centres d’achat sont déserts ou presque) Quand il n'y avait pas d'échanges verbaux, au moins un sourire ou un bonjour. Je recommencais à exister!
J’ai longuement discuté avec un couple dans la soixantaine je crois qui ont acheté le livre. Le conjoint m’a dit ne vraiment pas comprendre qu’on puisse ne pas respecter ses filles (il en a deux) et la dame était au courant du sujet puisqu’il y en avait dans sa famille. A la fin, ce monsieur s’est penché pour me faire la bise sur les deux joues et me serrer la main pour me souhaiter bonne chance et de continuer à guérir. J’ai senti sa compassion. Il avait presque les larmes aux yeux ou si c’est moi. Que de bienfait mon Dieu! Et sa femme juste à côté de lui qui semblait me faire la bise en même temps. Rien, absolument rien de sexuel ou de rattaché à une quelconque attirance physique. Comme le bon père envers sa fille. Comme cela aurait dû être avec mon père…
L’après-midi se termine par une rencontre un peu difficile. Il faut croire que j’avais eu le temps de faire le plein d’énergie positive pour être capable d’écouter ce monsieur sans petter les plombs. Il n’était pas agressif, mais à un moment donné me dit, sans vouloir me fâcher, vouloir me poser une question. L’âge de mon propre père, octogénaire, ce que j’allais savoir juste plus tard car il paraissait 65 ans. Québécois pure laine, originaire d’une famille nombreuse d’un petit villlage en campagne. « Comment vous expliquez que nos grands-mères se sont mariées à 12 ou 14 ans dans le temps et qu’elles ne se sont jamais plaintes? J’essayais de lui démontrer qu’il y avait quand même une différence même si personnellement je n’approuve pas …Et à un autre moment : aujourd’hui les hommes ont peur, à la moindre petite chose, ils peuvent se faire accuser d’attouchements ou de viol. Sans être féministe à outrance, je voyais là des germes de masculinisme à outrance. Monsieur très « courtois » par ailleurs (dans ses manières en tout cas) et me disant que j’étais bonne de lui répondre comme cela. Comme quoi? Mais c’est devenu vraiment intolérable lorsqu’il m’a dit que sa nièce se plaignait d’avoir été abusée par son père, ses frères et ses cousins lorsqu’elle était jeune. Et lui de poursuivre : Coup donc, est-ce qu’elle aimait cela? Et après une période de problèmes de toxicomanie, cette même nièce s’est trouvé un emploi comme masseuse pour hommes! Encore le : elle aime cela, elle reste dans le domaine! Et finalement, cerise sur le sundae au moment où j’expliquais qu’une femme abusée dans l’enfance peut rechercher ou attirer inconsciemment des situations similaires. Je lui ai mentionné cet épisode vers 19 ans où j’étais seule à une heure du matin dans un autobus me remenant chez moi en banlieue de Montréal. Un homme est entré et est venu s’assoir juste à côté de moi. Je ne le connnaissais nullement. Je n'ai absolument rien dit. Et puis, quand l’autobus s’est mis en route, il a pris ma main et l’a mise sur sa braguette. J’ai figé presque tout le long du trajet jusqu’à ce qu’après un bon moment, je réussisse à sortir de ma stupeur, à sortir de la banquette et à aller m’assoir en avant tout près du chauffeur, sans RIEN lui dire. Il avait eu l’occasion de me tapoter une fesse au passage. Eh bien mon cher monsieur de samedi de me répondre : Bah, cela ne faisait pas mal!
Incroyable!
OUF! Sauvée par la cloche, je me suis rendu compte que j’avais dépassé l’heure, ce qui a mis fin à cette conversation si enrichissante (sic).
Aujourd’hui, en repensant à cela, je me suis mise à pleurer. ET surtout à penser que cet homme était du même âge que mon père et d’une famille nombreuse lui aussi tout comme mon père. Où l’apprentissage à la sexualité se faisait par des pairs un peu plus âgés. Ces paroles de mon père dans la période où je n’avais pas encore de souvenirs me sont revenues en tête. Je ne les avais jamais oubliées. Je dînais avec mes deux parents chez eux et on parlait de l’affaire Dutroux en Belgique. Ma mère s’était exclamée : Incroyable de faire subir cela à des enfants (en parlant des abus sexuels). Et mon cher paternel de renchérir : « Ils ont quand même eu à manger à leur faim ». C’est tout ce qu’il a trouvé à dire. Cela me donne la chair de poule. Oui, papa, j'ai toujours mangé à ma faim. Tellement que maintenant, je déteste manger et que j'ai un appétit d'oiseau!
MORALE DE CETTE JOURNÉE : Vraiment être prêt à en entendre de toutes sortes avant de faire des sorties dans le grand public! Car ces gens de nos familles incestueuses qui nient, qui minimisent, ils ne sont pas les seuls à le faire dans le grand public. On est loin de la sécurité du giron des groupes d’entraide pour victimes ayant connu les mêmes déboires!! Je ne le regrette pas, mais ne le referais pas trop souvent!
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